Vivre en paix dans un monde qui n’est pas le nôtre…


Quelques réflexions sur Genèse 23,1-20.

Ces derniers temps j’ai vécu à un rythme où j’avais l’impression de ne plus avoir le temps pour rien. J’ai fait en une semaine le double de mes heures, le reste des heures, je ne les ai plus notés, et à côté de cela, il y avait encore le ménage, les enfants, le jardin, les poules, les poulets – le repos je me suis dit bref, ce sera pour la tombe.

Cela ne me dérange pas de faire quelques heures de plus, ce qui me dérange, c’est de courir et de faire et d’avoir l’impression d’avoir rien encore à faire, et qu’il reste encore, ou d’avoir pas fait grand-chose.

Pourtant, notre passage sur cette terre n’est que temporaire – le mien donc aussi. Il faudra donc nécessairement faire avec le temps à disposition.

Le temps, et la vie, ils ont donc les deux ces deux dimensions : quantité et qualité. Comment vivre pour ajouter de la qualité à nos vies, et à celles des autres ?

C’est à cette question il me semble que ce passage apporte une réponse.

Pour situer notre histoire : dans le chapitre avant, on trouve l’histoire du presque-sacrifice d’Isaac par Abraham, et après notre passage se trouve la quête du servant d’Abraham qui partit et revint avec Rebecca comme épouse pour Isaac.

Le chapitre 23 commence en nous relatant le fait de la mort de Sarah de façon très sobre. On aurait pu penser qu’après tout ce que Sarah a vécu aux côtés d’Abraham, cela aurait mérité un peu plus de mention que juste une petite phrase…

Je me rappelle quand j’étais enfant, j’aimais surtout bien lire toutes les longues listes de généalogies avec tous ces noms farfelus, et les âges de tous ces personnages. Vous pensez certainement maintenant que je devais être un enfant un peu bizarre… mais j’aimais imaginer que, si Dieu avait pris la peine de noter toutes ces longues listes de personnages avec des noms bien étranges et encore leurs âges et leurs enfants, alors il ne m’oubliera certainement pas non plus, moi.

Quand nous parlons de l’âge d’une personne, nous parlons surtout en années. C’est pourquoi, après tout, nous célébrons les anniversaires, et que nous disons d’une personne qu’elle a tel et tel âge. Dans la Bible on trouve bien sûr les années, mais les anciens comprenaient le temps surtout en « longueurs de jours ». Quand Isaac meurt, par exemple, la Bible nous dit qu’il « fût réuni aux siens, âgé et comblé de jours[1] ».

Ils définissaient un jour (en hébreu « yom » יום) en des termes différents aux nôtres : un jour, c’était le total du temps que durait la lumière du jour, donc du lever du soleil au coucher du soleil), et définissaient une heure en divisant leur jour en douze parties égales.

Mais la vie est certainement plus que seulement une mesure de temps, est plus que seulement une donnée quantitative. Le temps trouve son sens qualitatif et sa direction uniquement en relation avec Dieu, qui en est le début, le milieu, et la fin. Nos vies ont un début, un milieu, et une fin. Un moment s’ajoute au prochain, et ensemble ces moments forment des jours, des mois, des années – les jours des années. La foi nous montre qu’en dessous cet apparent caractère « flottant » du temps et de la vie se trouve une réalité plus profonde.

Le temps que Dieu nous donne est un cadeau, mais aussi une sorte de test.

Il y a une histoire du Gaon de Vilna  (un érudit juif de la Russie du 18ème siècle) qui nous raconte ceci : Un jeune homme espionnait le Gaon de Vilna qui était assis à table un soir. Le Gaon regardait un bout de papier et pleurait. Après avoir essuyé les larmes, le Gaon quitta la chambre, et l’espion se précipita pour voir ce qu’il pouvait y avoir sur le papier. A sa grande surprise, il ne s’y trouvait rien à part 7 petits points dessinés au crayon. Comme sa curiosité était tellement grande, le lendemain il demanda au Gaon la signification des points. Était-ce un code secret ? Le Gaon lui expliquait que tous les soirs, il réfléchissait sur comment il avait utilisé son temps. Pour chaque moment gaspillé, il dessinait un point sur le papier. A la fin de la journée, il regardait son papier et demandait pardon à Dieu pour le temps perdu.

La morale de cette histoire n’est pas que nous devons stresser pour surtout ne pas gaspiller un moment de notre temps[2], mais que le temps qui nous est alloué est un cadeau précieux, et que la façon dont nous vivons peut faire une différence dans toute notre vie.

Venons-en au reste de l’histoire.

Sarah est donc décédée, et Abraham la pleure. Il est maintenant le temps d’enterrer Sarah, mais il y a un problème : il ne dispose pas d’un tombeau, ni de terres pour enterrer son bien-aimée. Sarah mourut à Hébron, et c’est aux gens de la cité qu’Abraham s’adresse pour acheter un tombeau.

Mais voilà le problème : il n’est pas citoyen du pays, et il n’a donc pas le droit d’acquérir des terres ou un tombeau. Mais il est apprécié, et obtient l’autorisation d’acheter un tombeau, même parmi les meilleures qui sont à disposition.

Ce qui s’en suit est une série de négociations qui se déroulent encore de la même façon au Proche-Orient pour des transactions immobilières.

Ce qui m’a frappé d’abord dans le texte, c’est la politesse et la sympathie avec lesquelles les deux parties se traitent.

Abraham, point d’arrogance chez lui : il est dit de lui qu’il se prosterna devant les Hittites, un signe de respect profond. Les Hittites étaient un peu peuple originaire de Turquie et qui étaient fiers de vivre dans un pays dans lequel « on adorait mille dieux » .

Mille dieux – c’était quelques dieux de plus que le seul et unique Dieu d’Abraham, et cela aurait pu donner là quelques raisons pour des disputes ou du mépris mutuel. Mais il n’en était rien, et les Hittites tenaient Abraham en haute estime en l’adressant par des titres honorifiques.

Une autre chose qui me frappe dans ce texte est la façon dont Abraham se décrit lui-même, et le comportement qui en découle.

Abraham, celui qui avait entendu et écouté la voix de Dieu, qui avait quitté son pays pour s’installer dans la terre que Dieu lui allait donner. Abraham qui avait maintenant un fils, et qui avait la promesse et l’engagement solennel de Dieu que le pays, la terre dans laquelle il séjournait, serait à lui et à ses descendants à tout jamais. Quelque part, si Abraham croyait en ce que Dieu lui avait dit, il était déjà le propriétaire de toutes ces terres. Pourquoi s’embêter à payer un prix peut-être exorbitant pour pouvoir enterrer Sarah ?

Abraham savait certainement tout cela. Mais il se désigna lui-même, face aux Hittites, comme étant un émigré et un hôte.

L’expression hébraïque qui se cache là-derrière et celle du ger toshav[3], l’étranger installé. En se disant un ger toshav, Abraham se rend vulnérable.

Ce champ et la caverne étaient tout ce qu’Abraham posséda du pays promis lors de sa mort – et pourtant, un chapitre plus loin, la Bible nous dit qu’il mourut « heureux et comblé ».

Un proverbe juif dit que « Ce n’est pas à toi de compléter toute la tâche, mais tu n’es pas non plus libre de t’en désister ». Etre heureux ne veut pas forcément dire d’avoir tout ce qu’on veut, ou tout ce qui a été promis. C’est simplement de faire ce que l’on a été appelé à faire.

L’épitre aux Hébreux[4] nous dit que « Par la foi, et en répondant à l’appel, Abraham obéit et partit pour un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait. Par la foi, il vint résider en étranger dans la Terre promise, habitant sous la tente avec Isaac et Jacob, les cohéritiers de la même promesse. Car il attendait la ville munie de fondations, qui a pour architecte et constructeur Dieu lui-même », et encore[5] « Dans la foi, ils moururent tous, sans avoir obtenu la réalisation des promesses, mais après les avoir vues et saluées de loin et après s’être reconnues pour étrangers et voyageurs sur terre. Car ceux qui parlent ainsi montrent clairement qu’ils sont à la recherche d’une patrie ; et s’ils avaient eu dans leur esprit celle dont ils étaient sortis, ils auraient eu le temps d’y retourner ; en fait, c’est à une patrie meilleure qu’ils aspirent, à une patrie céleste. C’est pourquoi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu ; il leur a en effet préparé une ville ».

L’auteur de l’épître aux Hébreux déduit des mots d’Abraham qui se désigne en « étranger et immigré parmi vous » qu’en réalité, Abraham et Sarah avaient choisi de vivre en tant que nomades sur un bout de terre dont ils savaient qu’ils n’allaient pas l’hériter eux-mêmes. Ils vivaient dans la Terre promise, mais en tant qu’étrangers et exilés, mais confiants en leur héritage futur.

En tant qu’enfants de Dieu nous sommes –même si nous vivons pleinement dans ce monde- en quelque sorte des étrangers et des exilés ici. Le monde nous a été donné, et en même temps, il ne nous appartient pas.

Nous sommes tous des « ger toshav », et c’est là quelque chose de paradoxal, car le ger est celui qui ne fait que passer, et le toshav est celui qui est installé. Si nous suivons l’appel de Jésus, nous confessons que nous sommes des étrangers et des exilés nous aussi, mais comme Abraham, nous vivons au milieu des autres peuples avec leurs coutumes.

Non seulement il vivait parmi ces peuples, mais il les honorait et en retour, était honoré et respecté par eux. Ils vivaient en paix, et cette paix était bien plus que la simple absence de guerre. Ce n’était pas seulement une sorte de paix intériorisé, un bien-être personnel – Abraham vivaient avec les autres et se souciait aussi de leur paix, de leur Shalom, leur bien-être. Et je crois fermement que c’est là aussi un des aspects du discipulat : que nous sommes appelés à être des faiseurs de paix.

Mais la Paix ne vient pas seule. La paix, c’est du boulot – un boulot auquel nous sommes appelés. L’Église, les communautés, sont appelés à être des cultures de paix.

Devenir une culture de paix demande plus que seulement quelques idées et convictions. Cela demande de nous non pas de retirer du monde pour être en paix, mais de vivre pleinement dans ce monde, de s’engager avec ce monde, tout en gardant nos convictions et en s’appuyant sur les promesses de Dieu. Cela demande de nous non pas de finir le travail, mais d’apporter ce que nous pouvons, tout en gardant nos yeux tournés vers ce qui est à venir, vers ce qui a été promis et inauguré, mais qui n’est pas encore pleinement là.

La paix commence dans notre intérieur, mais elle deviendra extérieure et s’entendra dans nos communautés. De l’intérieur de nos communautés, elle peut rayonner dans ce monde. Nous ne pourrons certainement pas éviter tous les conflits –et ce n’est peut-être pas toujours souhaitable- mais nous pouvons apprendre à les gérer d’une façon paisible et pleine d’espoir. L’Eglise ne peut offrir au monde ce qu’elle a appris elle-même d’abord.

Pour être des faiseurs de paix, nous pouvons apprendre certaines qualités nécessaires qu’Abraham nous montre :

  • Être, et rester, vulnérable et prêt à prendre des risques
  • Être humble. Non pas des paillassons, mais des personnes qui se savent être aussi imparfaits –et aussi aimés- que l’autre aux yeux de Dieu
  • Se soucier du bien-être et de la sécurité de l’autre[6]
  • Dire la vérité avec amour et écouter l’autre.
  • Avoir une ferme espérance en les choses qui ont été promises par Dieu sans céder au désespoir quand on ne les voit pas se réaliser après un temps plus ou moins long.

La Paix est le résultat d’une vie engagé à changer les choses, et le résultat du désir de laisser devenir la paix intérieure donné par Dieu aussi une paix extérieure[7].

Je vous encourage –et moi-même aussi en premier- de tourner nos yeux d’abord vers Dieu, et ensuite de renouer le dialogue avec les autres, avec le monde. Si nous regardons tout avec les yeux de Dieu, avec les yeux de l’amour, de la foi et de l’espérance –même les petites choses- notre perspective en sera changé. Chaque moment sera changé.

Le temps qui nous est donné est un don précieux, tout comme chacun d’entre nous est infiniment précieux.

[1] Genèse 35,29

[2] 0.04 secondes…

[3] גר תשב

[4] Hébreux 11,8-10

[5] Hébreu 11,13-16

[6] Voir KREIDER/WIDJAJA, Eine Kultur des Friedens, Neufeld Verlag 2008

[7] Voir le chapitre 6 de MCKNIGHT SCOTT, One.Life, Michigan 2010

Publié par

dianaschaerer

Théologienne, blogueuse et prédicatrice, mère de deux enfants, épouse et auteur d’un petit commentaire sur l’Ecclésiaste – telle est celle qui se cache derrière ce petit coin du web. Theologian, blogger and preacher, mother of two children, wife and author of a small commentary on Ecclesiastes – just some of the facets of the gal to whom this corner of the web belongs.

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